Blague à part je désire en finir, mais je pars du principe qu’il n’y a rien après ça : la vie. Je crois en ça : la mort. Je crois au néant. Je table sur le rien, sur la chute de l’esprit, sur sa décomposition immédiate, je planche sur ça : les vacances. Car si j’atterris au paradis, je veux dire : si mort j’atterris dans mon cerveau, si la machine ne s’enraye pas, à quoi bon changer de statut, échanger ça : ma vie, contre ça : ma mort ? Peut-on se suicider au paradis ? Se jeter d’un nuage, ou alors s’étouffer en l’ingurgitant ? Ils ne me laisseront pas faire ça : ils ne me permettront pas d’en finir avec la mort. Ils sauront lire dans mes pensées, peut-être même les manipuler ; ils m’arracheront mes nuits comme des molaires, je pars du principe que l’extraction sera douloureuse. Je tiens tant à ça : ma douleur. J’imagine ça : le gouffre laissé par la mélancolie. Ils me passeront une camisole, ils me forceront à être heureux. Ils feront défiler des diapos de catamarans, de cathédrales, de femmes enceintes, ils me présenteront à mes camarades, on me proposera un scrabble. Ils c’est ça : je ne serai pas seul au paradis. Sera-ce un paradis personnel, empli de figures qu’on saura nous choisir ? Je table plutôt sur ça : un paradis de plèbe, une plage noire de monde qui ne donnera accès à aucune eau. Croissant aride empli de gens nus, sans nécessaire ni accessoires, qui joueront des coudes, en souriant, il sera interdit de fulminer, avant ça il sera interdit de ruminer. Des vivres seront jetées d’un hélicoptère, des combats naîtront, toujours bon enfant, les vainqueurs finiront toujours par donner leur pitance aux vaincus.
Le paradis me fait penser à ce trait d’espace au bas de ma porte d’entrée ; à chaque bruit de pas je me précipite, à quatre pattes je tends le cou et discerne des pieds, si je n’ai pas été assez rapide ne me reste que l’écho des talons, la porte de l’ascenseur claque, la capsule voyage bruyamment dans le goulot.
Je lis NIQKE LES MEUFS sur une banquette de RER. Je reconnais bizarrement l’auteur, un sous-fifre ayant, comme moi, écopé au contact de la féminine gente. Un cœur d’artichaut piétiné par un roulis de cul, un transi lacéré par le z comme zozo d’une french manucure. Le gars tente une confession, déchirant s’ouvre aux pieds de la princesse, qui pleine de morgue lui rétorque un nœud coulant. Je relis la banquette : il est écrit NIQKE LES KEUFS. Mettons que je n’aie rien dit.
J’aime les enfants. Paola en possédait une paire, de sexes différents, pas plus de vingt ans à eux deux. Je devais leur faire forte impression. Il avait tout d’abord fallu convaincre leur maman que les gamins des autres ne m’empêcheraient jamais d’être un amant. Je m’étais pâmé devant des photos minuscules où les jolis spécimens faisaient la grimace. Il est vrai qu’ils produisirent chez moi des sentiments mélancoliquement affectueux. Il était nécessaire que je me calme, je ne les avais même point encore vu en vrai. Le soir où cela allait arriver, je me présentai à la porte avec un bouquet, non, je ne voulais pas choquer les petits, avec une boîte de chocolats, non je ne voulais pas leur faire envie, avec un paquet de Malabars, non, je ne voulais pas laisser croire à Paola que je désirais à tout prix et ab ovo faire copain-copain. Je devinais le père de substitution que je pouvais donner. Je vins donc les mains vides, Paola m’ouvrit la porte d’un air méfiant, mais peut-être était-elle simplement mal à l’aise. Les enfants l’étaient à coup sûr, méfiants, ils se terraient en leur chambre commune. Convoqués par leur mère, ils rappliquèrent en zigzaguant. Paola fit les présentations, j’étais rubicond. La petite se prénommait Tempest, le petit Conan. Mon prénom leur fit semble-t-il le même effet. Tacticienne, Paola disparut immédiatement dans la cuisine. J’avais l’impression d’un autre premier rendez-vous, mais encore plus mieux tarabiscoté.
Que devais-je faire ? Parler ? C’est-à-dire : trouver une charade ? Narrer une cocasse anecdote ? Je n’eus pas à me tourmenter longtemps : en vertu de son statut d’aînée (c’était la plus grande niveau taille, je ne décelai pas chez le frère un retard de croissance), Tempest parla :
– Kesskeutufoula ?
Plus expéditive encore que mes dernières conquêtes.
Elle dévisageait mes lunettes. Je ne la voyais pourtant pas y foutre un uppercut. Le garçon, lui, laissait sa morve pendre, il aspirerait bientôt un bon coup.
La colère me prit : la routine. Je restai digne en murmurant à l’effrontée un ta gueule plein de dents. Paola m’avait-elle préparé des pâtes au jambon et un petit pot ?
Je tombai amoureux de ma tatoueuse dès le premier rendez-vous. Je venais commémorer une rupture, j’avais choisi un rébus idéal pour mon bras droit. Je m’attendais à souffrir sous l’aiguille d’un lascar clouté, tombai des nues à la lecture de cette demoiselle chétive vêtue avec l’aplomb d’une jap doll qui aurait pu crever les pneus de la Rolls de Cendrillon. Je restai étendu et aphone pendant qu’elle transperçait mon derme, et réfléchis au tatouage qui pourrait me permettre de revenir la voir. La stratégie semblait plus onéreuse que celle impliquant un café bobo à Bastille, mais je la trouvais hilarante, et ma peau saurait bien endurer mon esthétique existentielle. Un mois plus tard, je réapparus avec un croquis complexe, qui nécessita plusieurs séances. Nous discutâmes souvent, ma tatoueuse se confiait, j’oubliais la douleur en auscultant son regard pointilleux cramponné à une parcelle point encore trop intime de mon anatomie. Au cinquième tatouage, la belle ne se doutait encore de rien, suspectait peut-être une douce monomanie logotypique. Mon personnage n’en était que plus attachant. Pour le sixième dessin, je résolus de passer à la vitesse supérieure : j’allais me faire tatouer, et en gros, le prénom de ma dessineuse. La calligraphie était ambitieuse, et l’emplacement tout trouvé : sur le plastron, côté cœur. Je me plantai face à l’artiste, retors je ne lui présentai que la première lettre de mon projet. Nous en sommes aujourd’hui à la troisième, il en reste trois, ma tatoueuse commence à me regarder bizarrement, mais nous ne pouvons plus reculer.
(Photo : http://www.myspace.com/sofimaki)
Je me demandais si mon sac tiendrait entre les sacs ; imbriqué il me laissa tranquille. Je découvrais les voyageurs. Le train remuait. J’avais noté certaines donzelles, après un dernier tri je me focalisai sur ma voisine de droite. Un couloir et un homme nous séparaient. La jeune femme désirait dormir. Elle plaça sa petite laine sous sa nuque, quitta ses sandales, replia ses jambes, les lèvres et les bras de son compagnon s’agitaient. Je ne compris rien, ils ne se touchèrent pas. J’observais leurs profils. Ils possédaient le même nez, leurs regards pouvaient être jumeaux. Lorsque le contrôleur parut, la jeune femme se réveilla. Elle sortit une feuille de format A4 de sa poche, son compagnon, lui, tenait la pièce classique, ce triste rectangle épais comme un bristol. Ils n’avaient pas acheté leurs billets ensemble. Je décidai qu’ils étaient frère et sœur. J’avais tous les pouvoirs. La musique défilait, plus terne que le paysage, que je délaissais compulsivement. Ma tête ne cessait d’osciller. L’homme n’allait jamais aux toilettes, je m’y rendis à deux reprises, déversai un ténébreux regard à chacune de mes aventures, en vain, la jeune femme regardait ailleurs. Après avoir libéré ma vessie la seconde fois, je manquai plonger entre les jambes épaisses d’une cinquantenaire trop bronzée ; je remis ma chevelure en place et m’affaissai sur mon siège, en nage. Le frère avait disparu. Je l’imaginai commandant une blonde à l’autre bout du train. Je reniflai mes mains, elles sentaient l’aire autoroutière. Je m’assis à côté de la jeune femme. Somme toute j’étais un héros.
À l’origine, ma voisine ne m’obnubilait pas. J’écris voisine par commodité : elle loge sur le trottoir d’en face. Elle a pour mauvaise habitude de ne jamais utiliser ses volets, même au plus fort de la nuit. Alors, réveillé par les buveurs, je la contemple. Elle va, elle vient dans sa pièce, entre les vêtements épars qu’elle n’endossa qu’une fois et ne lave jamais. Elle disparaît dans un coin de la pièce, son popotin est visible par intermittences, les intermittences provoquent le rythme : ma voisine manipule un micro, elle porte un casque comme dans les studios. Souvent elle quitte la pièce et ne revient pas. Ce sont ces moments que j’abhorre, ce sont ces moments où je souffre le plus. Un matin, je l’ai croisée au niveau du bitume, elle sortait précipitamment, ses lunettes très mode envahissaient son visage ; elle était si menue. Je l’ai regardée, peut-être trop soigneusement, elle me fixa elle aussi, encouragée il est vrai par mon insistance. Puis elle m’oublia, nous prîmes des directions opposées. J’aurais pu l’aborder, je vécus la scène des centaines de fois dans la journée, l’ulcère du potentiel agissait sous mon crâne comme un test de Rorschach.
Depuis, je crée des diversions : je zieute d’autres voisines, cette fois de ma cuisine. Elles sont deux, juxtaposées, célibataires, arrosent des plantes, possèdent un chat et apprécient les tentures diaphanes. Elles reçoivent parfois des hommes, je fais attention à ce qu’elles leur fassent bien la bise lorsqu’elles les raccompagnent.
Je fais ma vaisselle. J’en suis certain, mes voisines me rendent la monnaie de ma pièce. Alors je surjoue le laveur, je brandis l’assiette, je prouve que je ne suis pas un pervers, que ma présence au-dessus de mon évier ne tient pas à mes couilles. Je me recoiffe, plein de componction, je reste fixe, devant un fragment de ciel, je semble regarder un horizon empli de réponses que mes sourcils doivent formuler.
Je me poste au bas de l’immeuble, sur le trottoir d’en face. Je connais les films, j’attends que le vieux sorte. L’attente crée-t-elle un état psychologique notable chez notre patient ? État que résumerait le mot colère, ou le mot désespoir, ou que résumeraient et le mot colère et le mot désespoir ? Passé la première demi-heure, l’envie d’uriner me prend. Je ne peux abandonner la pose : et si le méchant sortait au moment où je transfère mes gouttes ? Je n’y tiens plus. Il y a une brasserie au coin. J’y cours en ne quittant pas la façade des yeux. J’entre dans le coté rade, je me faufile entre les tables, on ne me remarque pas. Je pisse, l’attente et la peur de rater quelque chose donnent des résultats mirifiques. J’essuie sommairement la cuvette, en citoyen respectueux. Je cours à mon poste. Ai-je raté le coche ? La destinée est telle ; capricieuse, retorse, un sens de l’humour certain, une poitrine forte sur laquelle se brisent les alpenstocks. Elle peut également se prendre pour un écrivain vieux chargeant un sac de nicotine sur une feuille trop courte.
La porte claque. Duvernet apparaît. C’est la première fois que je l’examine en extérieur. Il se déplace en faisant crisser ses semelles. Comme tous les passants ignorants de l’observateur, il semble chétif, ses traits s’allongent. Il provoque la pitié.
Je cours , je monte, je sonne. M’ouvre Graziella.
— Papa n’est pas là !
Je force le passage, j’ai l’air convaincu, j’espère ainsi la rassurer.
— Vous faites quoi ?
Je pénètre dans le bureau de Duvernet sans raison apparente.
— Préparez votre sac, je vous emmène.
À la réflexion, mes mots ne tremblent pas.
J’ouvre les tiroirs qui ne sont pas fermés à clé, cela me rappelle mes petits vieux, je trouve quelques billets, des papiers qui pourraient être compromettants, je ne peux me pencher dessus.
Graziella ne perd pas de temps : elle hurle. Elle s’enlaidit.
Des voisins par définition rappliquent. J’avais omis de fermer la porte. Deux ou trois adultes se postent à l’entrée. Je me précipite :
— Elle est dans le bureau ! Vite !
Ni une ni deux ils galopent. Je ne m’appesantis pas : mes jambes flageolent : j’utilise l’ascenseur.
Duvernet me déplaisait fortement. Je rêvais à une combine qui me permettrait de le lui montrer sans qu’il s’en aperçoive. J’avais envie d’enlever sa fille. Elle m’en serait probablement reconnaissante, du moins avais-je une chance sur deux. J’avais à nouveau les mains moites. La nouvelle consistance de mes paumes me plongea dans un abîme de perplexité si profond que j’en tombais de haut : j’avais oublié que cet abîme me suivait comme une ombre. En vérité, je le considérais simplement comme une bouche d’égout persistante, et j’avais jusque-là, sans plus trop y penser, fait attention de ne pas tomber dedans.
Et Graziella, d’une pichenette, m’avait catapulté dans la bluette, là où l’on se tord les cheveux en les prenant pour des dents, là où l’on calcule en sueur la durée d’une minute en utilisant les factorielles. Je n’avais pas encore parlementé avec Graziella, me contentant de dégainer des œillades qui auraient pu me faire honte dans un miroir. Graziella ne me regardait pas. Les femmes sont les championnes de ce petit jeu qui consiste à vous faire remarquer qu’on vous ignore. L’amour me donna des ailes : je dégringolai encore plus profondément dans mes personnels égouts. Je croyais encore à l’époque que l’amour rapprochait les gens de la lune ou des manches. Après un sommaire examen, j’aimai tout en Graziella : son regard songeur, ses joues pensives, son chignon chagrin, ses claquettes claquantes. Je m’imaginai un instant demander la main de la belle réfugiée à l’indigne patron ; mais avant, il m’eut fallu peut-être boire un verre seul avec elle. J’ouvre des tiroirs, là-haut, déniche les scènes idoines. Je prends l’air du militaire, le militaire serre les dents, tend le doigt sur une carte, une carte de Saint-Valentin.
Je retournai dans le troisième. J’avais un plan.
Antonin Artaud, fonctionnaire en retraite sis à Montreuil, rue des Fusillés, est marié à la même femme depuis trente-six ans ; le chien d’Antonin Artaud s’appelle Piaf, c’est un fox ; le pavillon d’Antonin Artaud se fend de cent mètres carrés habitables et vingt-deux jardinables ; le peintre préféré d’Antonin Artaud n’est pas connu, Antonin Artaud ne fréquente qu’un peintre, celui des calendriers, celui qui peint avec le pied, Antonin Artaud ne peut donc comparer ; le livre préféré d’Antonin Artaud lui fut offert pour l’achat d’un aspirateur. Antonin Artaud joue aux courses, il mise sur Manureva dans la cinquième. Antonin Artaud a du nez, Antonin Artaud gagne des sous parfois, l’équivalent d’un sac de bonbons ou d’une motte de beurre. Il peut rapporter une rose à sa femme. Antonin Artaud fit trois filles à Agathe Artaud ; la plus jeune, Jeannette Artaud, est retournée vivre chez papa-maman avec son fiston, Saturnin Artaud. Je compte refaire ma vie avec ce duo ébréché, quelques instants, mais Jeannette Artaud au téléphone avoue qu’elle ne dînera pas là ce soir. Je n’ai pas que ça à faire, et que dirait Graziella ? Le petit Saturnin Artaud ne cesse en outre de courir autour de la table, je l’énerve. Antonin Artaud pense peut-être que cela ferait un génial bouquin.
Le jardin d’Antonin Artaud se compose d’un gnome, d’un carré de salades et d’un vélo ; je salue le barbichu, snobe les scaroles et dérobe la machine. Graziella sera probablement fière de moi.
— Que veux-tu que je fasse de cet engin ?
Duvernet s’approcha de la fenêtre, il scruta le rideau, je repris espoir.
— Mais que veux-tu que je fasse d’un biclou ?
Oui, il me tutoyait, afin de conserver une longueur d’avance. Il faisait comme Marcel, que je ne voyais plus, que je n’avais vu qu’une seule fois. Je devais en passer par Duvernet. Il commençait à me parler en usant de termes surannés. Il n’était pas convenable. Aucun lien de maître à élève ne nous unissait. Il ne me donnait pas l’impression d’avoir un jour exercé la même profession que moi. Il ne m’apprenait aucune millénaire sagesse, je n’étais pas son disciple. De plus, je n’étais pas certain qu’il était la personne dont je devais me sentir redevable quand je recevais mon enveloppe immaculée défigurée par les liasses. Poliment je le remerciais, et reprit le vélo, que je garai contre le portail du pavillon où habitait Antonin Artaud. Je reviens en métro sans compter sur une place assise.